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mardi 2 juillet 2013

Entretien avec Antoine Boute : Une sorte de préhistoire de la poésie.

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Dans son travail performatif, Antoine Boute est un prédicateur de matières signifiantes flottantes, si j’ose dire, et un reporter du fait non avenu. Ce faisant, il creuse le sillon du potentiel de réalisation de l’inattendu.
D’autre part, sans vraiment tenter d’en reconstituer le puzzle, il fait la description d’une condition humaine (un peu) triste et tendre, comme la chair. Dans ses performances, le poète m’évoque une préhistoire clignotante : apparaissent en alternance le récit et son préalable, son métadiscours ; apparaissent et disparaissent l’écrit et l’oral ; apparaissent et disparaissent enfin l’aplomb du Scientifique et la loghorrée de l’Australopitèque inspiré.
(Notons aussi sa gracieuse utilisation des points virgules.) 

Alice Popieul
Comment tu te définis devant le corps social ? Je veux dire, devant ta famille, chez le dentiste, en te présentant à quelqu'un que tu ne connais pas et qui te demande ton métier : tu dis toujours la même chose ? 

Antoine Boute
Je dis "je suis écrivain" alors ils demandent : "roman, essai?" je dis : "un peu de tout: je suis écrivain expérimental, j'écris des livres, je fais des lectures qui sont des performances, je fais des trucs graphiques aussi"

AP J'ai le sentiment que le suspens (aussi bien dans l'écriture que dans la diction) est un élément important dans ton travail. Peut être devrais-je dire la "tension". Qu'est ce que tu aurais à dire là-dessus ?  Il y a beaucoup de moments où les spectateurs retiennent leur souffle. On l'entend nettement, car dans les pauses de lectures, ils lâchent souvent un rire, comme pour se débarrasser de cette gêne.

AB En fait, j'ai pensé aux silences dans les performances comme une façon d'être punk et zen en même temps : j'essaie de faire du silence punk zen; explorer le côté vaguement "destroy" du silence; oui c'est en effet un art de la tension. Comme c’est quelque chose qui dépasse les mots, c’est difficile d'en mettre, dessus, d'en parler... C'est plutôt de l'ordre de l'expérience,  évidemment, une expérience qui expérimente une façon non-frontale d'être ensemble: Quand dans une performance je me tais longtemps, ça change le rapport à l'espace, au temps et au public puisque soudain je ne suis plus l'orateur (je ne dis et ne fais plus rien); du coup on se retrouve, le public et moi, tous ensemble, sans rapport de "hiérarchie", tous égaux devant le silence. Il y a un côté "méditation collective" aussi, qui est marrant à exploiter; un peu comme une messe expérimentale...

AP Comme une reconciliation du “no future” et de l’instant present…Oui, un silence subversif, et il y a une sorte de soulagement quand tu reprends la parole. Est ce que tu places toujours les silences au même endroit d'une performance à l'autre, pour un même texte ?

AB Non, pas du tout, c'est une question de feeling, donc c'est chaque fois different.

AP Donc tu n'écris pas en pensant à la lecture ?

AB Si si, j'écris de l'oralité; c'est ça le truc: surfer entre l'oral et l'écrit, comme sur internet. 

AP Oui, je vois. Je trouve aussi qu'il y a un côté peinture abstraite dans tes récits. On se représente des bouts de scènes, de manière un peu chaotique, on oublie comment ça a commencé, on perd le fil de l'histoire pour être dans l’hésitation du souffle de la narration. J'imagine qu'il te faut te mettre dans une sorte d'état second quand tu écris et que tu lis ?

AB Je crois que c'est l'hypnose légère qui s'installe dans tout travail quand on est concentré : rien d'extraordinaire je crois; sauf quand je fais des borborygmes sur scène: là parfois je rentre dans une sorte de transe des fois, et j'oublie complètement que je suis sur scène, jusqu'à ce que je réatterrisse.

AP Oui, oui. C'est ce qui fait que ces moments-là sont palpitants. On voit que tu es emporté.
Pour parler de ce que tu n’as pas encore fait, c'est quoi ton rêve de réalisation artistique ? Est ce que tu en as un ?

AB Bon pour des rêves, j'en ai tellement que je ne sais pas quoi dire, sinon que tous mes bouquins par exemple contiennent les rêves que je voudrais réaliser; chaque fois que je parle d'un livre ou d'un film que je suis soit-disant en train de réaliser, c'est mon rêve de le réaliser... ça fait donc un paquet de rêves...

(Antoine Boute décrit souvent dans ses textes des « films » qu’il réaliserait ou des « livres » qu’il écrirait ou serait censément en train d’écrire, ndlr)

AP Est ce que c'est un peu comme si tu les réalisais, d'en parler dans un livre, ou alors c'est comme si tu ne les réaliserais jamais ?

AB je ne sais pas, la question reste ouverte! Le fait de parler de films dans mes livres et mes perfs m'a fait rencontrer la cinéaste Martine Doyen, avec laquelle j'ai réalisé un film et je joue dans son dernier film. A force de faire semblant ça arrive vraiment.






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