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dimanche 17 août 2014

musique = énergie sapiens sapiens


Le son, le verbe, la vibration : la pâte de notre univers, la pâte de notre corps. 

La forme des arbres est une mélodie synesthésique, et le monde entier n'est que mélodie synesthésique. Un cri-chant qui caresse ou grille notre peau, comme le fait le cri-chant qui sort de la bouche du soleil, qui est une étoile. N'oublions pas que les anges, censément ces mouchoirs en papier abandonnés à la tempête dans lesquels dieu se serait mouché, sont la texture du vent. Ils soufflent dans les trompettes terrifiantes et autoritaires que les empereurs plagient, hurlent des sentences implacables que les sirènes imitent (car il faut le savoir, la séduction plagie le charme, le "carmen", le chant). Et bien sûr, ils bandent les cordes de leurs arcs-lyre qui décochent le cataclysme des sentiments.
Ces maîtres invisibles de musique ont le pouvoir terrible de posséder ceux de nos corps qui entrent en résonance avec les battements du coeur de l'espace-temps. C'est souvent dans le rêve que se canalise cette possession consentie, car aucun démon ne peut entrer quelque part sans y être invité, c'est la loi. Alors le rêveur devient l'hôte de la musique, qui n'est autre qu'énergie consciente d'elle même. La musique est une énergie ondulatoire sapiens sapiens, qui veut être chantée par un être hanté, qui veut être jouée par un être joué d'elle. La mélodie est la vibration cachée sous la peau du monde qui a besoin qu'on lui donne chair et peau pour être vue de nous. Comme le sait Leibniz, la chanson veut être rejouée encore et encore de toutes les manières possibles, obéissant à sa propre loi, de la même manière que les saumons remontent les rivières. Alors la musique prend possession de nos corps, comme l'embryon s'invite dans l'utérus préparé pour lui. C'est ainsi que la mère musicienne porte la mélodie enroulée en ses ventres et coeurs jusqu'au jour où ouvrant sa conscience à la présence de son hôte, elle l'exprime enfin, l'excrète : 

car toutes les musiques qui doivent être jouées seront jouées.

samedi 28 juin 2014

Rire avec les yeux tristes

Hier, j'ai découvert l'émission d'un homme qui s'appelle Cyril Hanouna, c'est le seul qui est debout dans une salle remplie de gens assis. C'était la quintessence de quelque chose, cette oeuvre audiovisuelle, une manifestation particulièrement claire qu'on pourrait utiliser à des fins pédagogiques.

Au début, quand on est arrivé sur la chaîne, il y avait une femme blonde très maquillée prénommée Enora, (qui faisait partie de l'équipe des animateurs assis) qui s'excusait. ça a commencé comme ça. Une tête ronde haut perchée sur les épaules et des yeux tristes, même quand elle rit. Face caméra elle regrettait d'avoir dit la veille que les trisomiques n'étaient pas beaux. Elle avait dit ça devant les caméras. Maintenant, elle disait "pardon aux familles que j'ai choquées", "je ne voulais pas dire ça".
Les autres, une dizaine de personnes de toutes les formes (vieux, jeunes, hommes et femmes) assises à sa table, se taisaient et écoutaient en regardant ailleurs. Si on n'avait pas bien vu ses yeux où s'exprimait quelque chose comme de la peur, on aurait dit que l'animateur debout se sentait solidaire de la peine de cette femme : il appuyait frénétiquement la noblesse de son propre sentiment par la répététion de toutes les fins de phrases de la tête ronde haut perchée : "les familles", "pas bien", "maladroite", "respecter", etc. etc. La femme achève sa confession au bord de ce qui semble être des larmes par un : "je dis beaucoup de conneries, j'ai été conne" puis "je suis conne...c'est même pour ça que je suis là !" La tension nerveuse est à son comble.
S'en est suivi la diffusion devant tout le monde d'un enregistrement de cette même femme dans une émission précédente dont je n'ai pu saisir le contenu verbal, étant occupée à partager mes premières pensées sur cette scène avec mon codisciple spectateur du canapé. Je me souviens juste que dans la séquence diffusée, cette femme blonde n'avait pas la même coiffure que le jour même, et d'après ce que j'ai pu comprendre, c'était une faute impardonnable de type esthétique qu'il fallait maintenant expier. S'en est suivi une sorte de mortification rituelle, une autoexécution pénitente de cette femme quant au ridicule supposé de la forme de ses cheveux et de ses dents dans cette séquence enregistrée. Là-dessus, tout le monde a bien rigolé tout en gardant -je ne sais l'expliquer physiologiquement- leurs yeux tristes, dans le fracas des applaudissements d'un public invisible, réduit à l'état de masse indéterminée.

Après cette purge en place publique, on eût dit que le spectacle pouvait reprendre. Le commercial nommé Cyril qui se tenait debout semblait ne pas pouvoir maîtriser le flot de ses paroles, réduisant le parler à son niveau d'incontinence ultime par une sorte de tour de force qui demande sans doute beaucoup d'entraînement. Une pratique infaillible de l'ameublement d'espace qui me semblait vouloir imiter ce que nous, nous faisons quand nous nous amusons avec des amis. (Le vide est facétieux, parfois il s'exprime par du surplein.) A la différence notable qu'il formulait à tout bout de champ des promesses de joies et de rires pour plus tard dans la soirée sans qu'il parut en être lui-même convaincu, s'aidant pour sa démonstration publicitaire de qualificatifs grossiers de type "juste énormissime".

Fut finalement introduite sur le plateau la jeune Nabilla, venu défendre la valeur artistique d'une série d'émissions dans laquelle elle apparaît par exemple lançant le contenu d'un vase de fleurs et d'eau à la tête de son jeune frère, pendant qu'une autre caméra filme le visage consterné de leur mère. Les yeux mi-clos, sans doute droguée pour supporter ce que la vie lui dissimule, et se crispant en des attitudes de séduction caricaturales, elle nous avouera que pour "un gros rôle" elle s'était déclarée prête à faire réduire ses seins. Mon codisciple et moi nous sommes alors dit qu'il existait un producteur, quelque part, qui avait proféré cette exigence auprès d'une jeune fille de 22 ans.

Le principe de l'émission -si je ne me suis pas trompée- étant de baisser au niveau des tréfonds terrestres les autres productions audiovisuelles similaires à ce dispositif (dont le concept est de rire avec les yeux tristes), la blonde s'est alors lancée dans une sévère critique du comportement de la brune en lui rappelant le rôle de La Femme et la manière dont elle devait être libérée... Moralement absoute par la confession d'ouverture que j'ai décrite tout à l'heure, la tête maquillée asséna cette leçon de féminisme héroïque en la débutant par un "je vous trouve bien sympathique, ce n'est pas le problème", d'une bouche dessinant tout le mépris que l'homme a pour la bête qu'il exploite, et qui en dernière instance se trouve irrémédiablement éclaboussé par ses propres infamies.
Je ne commenterai pas la suite, où à la faveur d'une sorte de quizz mimant une compétition entre toutes ces personnes qui se dédaignent, la jeune brune a lancé -mine de rien- une pomme de terre cuite à la tête de la contrite fustigeuse de trisomiques.

mardi 19 novembre 2013

Nuit végétale

Ce matin, je me suis plantée devant lui. Je l'observais en silence, de tout près. Il n'avait l'air nullement gêné et ne montra pas plus d'embarras quand je lui adressai la parole. "Comment fais-tu pour avoir des bras qui poussent en toutes directions ? On dirait que tu cherches à toucher tous points de la sphère invisible qui t'entoure. Est ce que c'est parce que tu as des racines que tu croîs en tous sens ? Pourquoi n'as-tu pas développé une simple symétrie bipartite comme nous autres animaux ? D'où te vient cette maîtrise singulière de la gravité ? "

Il entrait dans l'hibernation, le sommeil avait déjà engourdi son corps et ses branches étaient presque entièrement nues. Sa peau un peu terne était couverte de mousse côté nord. L'endormissement est long chez les arbres, et d'ailleurs le réveil aussi. Rien ni personne ne perturbe leur long rêve.

vendredi 18 octobre 2013

Résonance perpétuelle.


De morceaux d'Antoine Emaz, Fabrice Farre, Lola Nicolle, Bernard Vargaftig, Jean-Paul Woodall, Laura Vazquez, Valérie Michel et de moi sont dans le Résonance Générale #6, Cahiers pour la poétique, grâce à Serge Martin, Laurent Mourey et Philipe Païni.


lundi 14 octobre 2013

Si on ose dire "vérité", alors voilà ce qu'on peut en dire.


La poésie redit le message des Anciens, qui s'est émoussé à force d'être vrai.
Ce qui s’est passé, c’est que toutes les vérités ont été proférées et nous cohabitons avec elles dans leur habit démodé, hérité des grands-mères. Mais à un moment donné, malgré la couche de poussière qui la surmonte, nous sentons la vérité dans notre corps, une strate de vérité –bien sûr- qui fait partie du mille feuille de la vérité –bien sûr- ; l’émotion esthétique qui nous indique qu’elle est vraie, cette pensée-expérience habillée de vieux habits. Elle portait les guenilles de la tradition ou alors simplement elle avait été oubliée de ne point avoir disparu, cachée par une tonne de bouquins accumulés par dessus. Poussiéreuse à souhait. Mais quand on la retrouve à la faveur d’une éclaircie, on ne sait plus comment la présenter au monde, car le monde la voit encore dans ses vieux habits. On la connaît déjà, elle n’a plus ses couleurs, c’est comme le cadavre de cette vérité aux yeux de tous.  Ou de presque tous : il en est qui ont senti cette chose, certains ont été frappés par elle et ne sont pas plus étonnés que ça de la trouver rutilante et gorgée de sang, les joues rouges, entre vos mains. C’est alors qu’on se rappelle qu’on n’est pas seul, qu’il y a encore à apprendre de nos compagnons humains.